Carrefour : tuer un client ne constitue pas un motif de licenciement.
04/03/2010 ( 168 views / 0 reacties)
Sur son excellent blog parisien, Bernard Delattre tourne le couteau dans la plaie des victimes de Carrefour…
Un soutien
Bravo décidément, Carrefour. Après avoir
annoncé un plan massif de restructuration en Belgique la semaine dernière, le
géant français de la distribution fait, cette semaine, parler de lui en France.
Dans un dossier beaucoup moins médiatisé et pourtant tragique. Ce sont les
suites d’un drame survenu fin décembre au supermarché Carrefour Part-Dieu, à
Lyon. Un jeune homme, prénommé Michaël, avait trouvé la mort après avoir été
surpris par les vigiles du supermarché en train de voler une canette de bière.
Amené dans un local de sécurité du
magasin, il avait succombé des suites d’une «asphyxie avec écrasement de la
cage thoracique», selon l’autopsie. Les images filmées par les caméras de vidéosurveillance
l'avaient montré longuement et violemment maintenu plaqué sur une table par les
cerbères, jusqu'à en perdre connaissance. «Mourir pour une canette de
bière, ce n'est pas acceptable», s’était insurgé le procureur, «choqué»
par ce fait divers « tout simplement ahurissant» et par ces
images de «mort en direct». Depuis, les vigiles concernés ainsi que le
salarié de Carrefour chargé de la sécurité de ce supermarché ont été mis
en examen pour «violences volontaires en réunion avec circonstances aggravantes,
ayant entraîné la mort sans intention de la donner». Et incarcérés.
On en était resté là. Avec le souvenir
d’une affaire qui, trouvait-on, avait curieusement fait assez peu de bruit.
N’avait en tout cas pas donné lieu, à moins que cela nous ait échappé, à des
déclarations solennelles et apitoyées de Carrefour. Et puis, ce matin à la
radio, on a entendu que ce groupe, en fait, soutenait totalement ces
grosses brutes (présumées). En effet, il a garanti aux juges de les réembaucher
aussitôt leurs ennuis avec la justice terminés. Argument qu’a fait valoir leur
avocat hier pour réclamer leur remise en liberté, qui a finalement été refusée.
D’habitude, on est le premier à
trouver remarquable quand des gens, des associations et a fortiori des entreprises
privées s’engagent en faveur de la réinsertion de détenus. Ce qui leur donne
une chance de redémarrer dans la vie et leur permet de quitter des prisons qui
ne sont jamais la meilleure solution – d’autant plus vu leur état notoirement
si déplorable en France. Mais, dans ce cas précis, on trouve tout de même cela
un peu léger. Comme une tentative de coup d’éponge vite passé sur un dérapage
horrible. On dirait presque un «geste commercial», comme on dit.
Que pense donc la famille de ce jeune
Michaël de cette initiative de Carrefour? Et que pense-t-elle de cette
révélation (ici)
selon laquelle ces vigiles, en répertoriant leurs interventions, les
catégorisaient en fonction de l’origine ethnique des personnes visées. On ne
l’a pas encore dit, mais le jeune homme était d’origine antillaise.
«Carrefour, le positif est de retour»,
dit le slogan publicitaire de la chaîne. C’est drôle comme on l’entend peu, en
ce moment.
Addendum : la chronique d'Alice Géraud sur le blog Libération :
La mort en direct
FAIT DIVERS - Il est mort à 25 ans,
mardi, pour une bière. C’est-à-dire pour rien. Dans des conditions
d’une incompréhensible violence…
Deux jours après les faits, Michaël
Blaise était encore un voleur mort accidentellement après avoir fait un
«malaise» dans les bras de vigiles du supermarché Carrefour de la Part-Dieu à Lyon. Décrit par Me David Metaxas, un des avocats du distributeur, comme un garçon «très excité», «sous l’emprise de l’alcool», que les vigiles auraient eu du mal à maîtriser. Le directeur régional de Carrefour souligne le «professionnalisme»
de l’intervention des agents. Il dira même que les bandes vidéo de la
scène en attestent. Michaël Blaise est aussi présenté comme un voleur
bien connu de ce supermarché. Et contre qui, d’ailleurs, Carrefour
aurait déposé plainte quelques jours plus tôt, expliquera Me Metaxas.
Et voilà Michaël Blaise, pauvre marginal, SDF, mort de ses errements
alcooliques à répétitions, malgré toutes les tentatives de réanimation
du personnel de sécurité. Fait divers d’hiver, fatalité de la misère.
Las. Le rapport d’autopsie et le visionnage de bandes vidéo ont
rapidement permis de démonter un à un chaque élément de cette première
version, racontant une tout autre histoire. Michaël Blaise est mort
écrasé et asphyxié par le poids de trois hommes dans un local de
sécurité. Les trois vigiles et leur manager ont été mis en examen pour
violences volontaires en réunion ayant entraîné la mort sans intention
de la donner. Ils ont été placés sous mandat de dépôt. Et encourent
vingt ans de prison.
canettes. Lundi, en fin d’après-midi. Troisième étage du centre commercial de la Part-Dieu, dans le IIIe arrondissement
de Lyon. Michaël Blaise est repéré par les agents de sécurité du
supermarché Carrefour en train de voler des canettes de bière. Quatre
hommes, deux agents salariés de Carrefour et deux employés de la boîte
de sécurité privée Byblos, l’emmènent dans le local de contrôle. La
scène est filmée par les caméras de vidéosurveillance du magasin. Elle
a été rapportée à la presse dans le détail par Jean-Pierre
Dages-Desgranges, procureur adjoint de la République de Lyon. Il
prévient : «Toutes les personnes qui ont visionné cette cassette ont été très choquées car on assiste à la mort en direct.» Il parle d’images «accablantes».
Première information donnée par le procureur : Michaël Blaise est
parfaitement calme lorsqu’il arrive dans le local avec les vigiles. Le
ton monte par la suite. Les vigiles l’accusent d’avoir déjà volé dans
le magasin. Puis ils l’attrapent et le bloquent. «Trois hommes lui
ont appuyé sur le dos en lui maintenant les jambes écartées. L’un d’eux
est pratiquement allongé sur son dos à tel point que la victime, qui
est à moitié allongée sur une table [une table haute façon comptoir, ndlr], a
les pieds qui ne touchent plus terre. La scène dure une quinzaine de
minutes. D’abord la victime se plaint, elle crie, puis les cris
s’estompent jusqu’à devenir des espèces de râles, puis plus rien du
tout. Mais la pression continue.» Le corps de Michaël Blaise est totalement inerte, mais les agents de sécurité ne lâchent pas. «Durant encore six minutes», précise le procureur. Six minutes fatales qui «rendront impossible toute tentative de réanimation».
Michaël Blaise est déjà dans le coma. Dans la nuit, il tombe en mort
cérébrale. Le décès est prononcé mardi en début d’après-midi. Les
résultats de l’autopsie viennent sous-titrer la scène d’horreur filmée
par les caméras. Le garçon est mort par «asphyxie mécanique par compression de la cage thoracique et une obstruction des voies respiratoires supérieures». Le rapport d’autopsie mentionne des «hématomes au bras et au front»,
attestant de coups. Il dit aussi que Michaël Blaise ne présentait pas
de pathologies antérieures pouvant expliquer un malaise ayant entraîné
la mort.
foyer. Voilà pour le fond. Mais il y a aussi les «détails».
Ces éléments de décor et de personnalité qui avaient contribué à
habiller la première version des agents de sécurité d’une forme de
banalité et de fatalité. Jeudi, alors que le parquet révélait la
réalité de ce qui s’était passé dans la salle de contrôle du magasin
Carrefour, la famille et les proches de Michaël Blaise venaient
expliquer à la presse qui il était. Ni SDF, ni marginal, selon eux.
D’origine guadeloupéenne, il vivait à Lyon où il logeait en foyer. Il
avait été suivi en psychiatrie après le décès de son père il y a
quelques années et avait dû être placé sous tutelle. Mais il avait une
famille, des amis, une petite copine. Avec qui il avait le projet de
prendre un appartement. Il voulait suivre une formation de cuisinier.
Mais surtout, lors des faits, atteste le rapport d’autopsie, il n’avait
consommé ni alcool, ni psychotropes. Me Metaxas continue de décrire la victime comme «particulièrement agitée» au moment de son interpellation. Lui aussi a visionné les bandes. «Je
n’ai pas vu le même film que le procureur. Il y a matière à débat sur
ce qu’il s’est passé. L’homme se débat. Il y a même un client,
bousculé, qui tombe, durant l’interpellation.» L’avocat rappelle que les agents ont «tout fait pour le réanimer quand ils se sont aperçus qu’il avait perdu connaissance». Il précise aussi que Carrefour a appelé «16 fois la police entre 18 h 14 et 18 h 50» avant qu’elle n’arrive. «Cette affaire est plus compliquée qu’on veut nous le faire croire.» Vendredi, l’avocat a demandé la remise en liberté des deux agents salariés de la chaîne.
Alice Géraud
0 reactions
Vous n`avez pas accès au forum et aux sondages si vous ne vous êtes pas identifié au préalable en faisant usage de votre code d`accès