Nos voisins français n’en reviennent pas. On peut donc vivre 262 jours sans gouvernement? C’était aussi le thème du débat auquel j’ai participé, mardi dernier, sur France-Culture.
Oui. C’est possible. Mais bon: ce n’est pas non plus tout-à-fait
exact. Nous avons un gouvernement. Il a démissionné mais les ministres
restent en fonction tant qu’on n’a pas nommé leurs successeurs. Ils ont
exactement les mêmes pouvoirs qu’avant la démission. Ils doivent
simplement se contenter de gérer ce qu’on appelle « les affaires
courantes ». C’est-à-dire, d’une part, celles qui n’ont que peu
d’importance et, d’autre part, celles que les circonstances rendent
urgentes. Principe de continuité du service public.
Ce n’en est pas moins loufoque.
Mardi soir, un « informateur » (!) est donc allé rendre compte au roi
des résultats de sa mission. On n’a pas le droit de savoir ce qui s’est
dit dans ce « colloque constitutionnel ». Mais ce fut certainement un
échange animé, un entretien approfondi: Didier Reynders est resté plus
de deux heures chez le roi, dont on sait par une confidence
antérieurement dérobée à son épouse que « ce ne sont pas ses meilleurs
jours »…
Non, Sire, ça se comprend.
Le système est grippé. Nous sommes dans la situation que redoutait
Robert Houben et que prophétisait François Perin dans les années 70: on
n’arrive plus à former un gouvernement belge.
Précision: on n’arrive plus à former un gouvernement selon les
habitudes qui se sont installées depuis que les pouvoirs sont
insidieusement passés des institutions démocratiques à la junte
informelle des présidents de partis. Comme sous la IVe République
française.
On pourrait d’ailleurs parfaitement imaginer que si, par miracle, un
nombre suffisant de ces usurpateurs de la légitimité démocratique
arrivait à s’entendre sur la constitution d’une nouvelle majorité, l’un
ou l’autre d’entre eux soit désavoué par le congrès de son parti,
composé d’apparitchiks cotisants mais non élus et pourtant capables
d’imposer leur volonté à leurs préposés au parlement.
On appelle ça une oligarchie. En aucun cas une démocratie
représentative. Sauf que nous, les électeurs, on ferme sa gueule et on
vote sagement pour eux quand on nous le demande, comme de gentils
toutous bien élevés.
Soit.
N’y aurait-il cependant pas quelqu’un, dans le marigot où évoluent
gracieusement nos bons maîtres, pour s’arrêter quelques instants à
relire notre Constitution et à vérifier si elle ne permet pas de sortir de cette impasse ridicule?
Article 96: Le Roi nomme et révoque ses ministres. Ce n’est
pas un pouvoir personnel. Le roi règne, mais ne gouverne pas. Pour
nommer ses ministres, comme pour les révoquer, il a besoin du
contreseing d’un ministre en fonction, fût-il démissionnaire. Mais
aucune disposition ne prévoit par contre que pour nommer des ministres,
il faille préalablement faire signer un contrat à 4, 6, 7 ou 9
associations de fait appelées « partis ». Le roi peut nommer demain 15
ministres, pourvu que ces 15 personnnes soient d’accord et qu’Yves
Leterme ou un autre ministre qui s’en rendra par le fait même
responsable appose son contreseing sur l’arrêté de nomination.
J’apprécierais donc assez qu’Albert II charge maintenant une
personnalité qui sorte un peu du lot de constituer un gouvernement de 15
ministres qui s’y engagent personnellement, non comme les employés de
leur parti, s’ils appartiennent à l’un d’entre eux. Le titre de ce
nouveau chargé de mission est tout trouvé, on le connaît, il est
éprouvé: formateur…
Le bonhomme fera son programme gouvernemental avec les membres de son
équipe, pas avec leurs belles-mères particratiques. Une fois nommé et
de ce seul fait, ce gouvernement disposera de tous les pouvoirs dont
dispose un gouvernement de plein exercice. Il lui sera cependant
recommandé de se présenter devant la Chambre avec sa déclaration
gouvernementale et de lui soumettre une motion de confiance. C’est la
coutume et c’est dans son intérêt: si une majorité des élus de la Nation
lui refuse la confiance, il ne pourra faire plus que gérer les affares
courantes et on ne sera pas plus avancé qu’avec Leterme II.
Enfin, si. Quelque chose aura changé. Si la motion de confiance est
rejetée, la Chambre disposera d’un délai de trois jours pour proposer
au roi la nomination d’un successeur au premier ministre (article 46 de
la Constitution), ce qui supposerait qu’il existe une majorité
alternative en son sein. Et si elle n’y arrive pas, le roi pourra
dissoudre le parlement et convoquer les électeurs, avec le seul
contreseing du premier ministre qu’il aura nommé sans attendre que les
coquettes du PS et de la N-VA se soient accordées sur tout ce qui les
sépare.
La beauté de la chose, remarquez le, c’est que la lettre et l’esprit de ce système élégant, inspiré du modèle allemand de « parlementarisme rationalisé« ,
n’exige en aucune manière la conclusion préalable d’un accord de
majorité entre partis. Il faut et il suffit que le gouvernement se
constitue avec un nombre égal de Flamands et de francophones et que
Leterme contresigne la nomination de son successeur, lui-même
éventuellement.
Vous me direz que rien ne sera résolu pour autant de tous les
dossiers qui divisent la classe politique. Vous aurez raison. Mais il y
aura un gouvernement qui disposera d’une législature, ou de ce qu’il en
reste, pour tenter d’y arriver. Il me semble que ce sera un progrès par
rapport aux informateurs, explorateurs, éclaireurs, clarificateurs et
autres emmerdeurs qui, depuis 262 jours, tournent désespérément en rond
comme des hamsters dans leur manège.
Utopie? Je ne pense pas. Esprit des lois. Je ne suis pas sûr qu’on
n’y pense pas. C’est un petit espoir qui me reste. J’aurais du respect
pour ceux qui tenteraient ça. Et, tiens, je pourrais même voter pour
eux, la prochaine f